Depuis le 1er janvier 2026, le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières de l’Union européenne est entré dans sa phase définitive. Les exportateurs marocains d’engrais, de ciment, d’acier et d’aluminium déclarent les émissions incorporées dans leurs produits, et le prix de ces émissions sera dû sur les importations de l’année. Dans les groupes industriels concernés, la question de la trajectoire de décarbonation a quitté la direction du développement durable pour rejoindre la direction financière. Et le premier document qui circule est presque toujours le même : une courbe de coût d’abattement.
Ce que la courbe dit
L’outil est bien conçu pour ce qu’il fait. Pour chaque levier de réduction, on estime le coût net par tonne de CO2 évitée sur la durée de vie de l’investissement, et le volume annuel d’émissions évitées. On range les leviers par coût croissant. La largeur de chaque barre est le volume, sa hauteur le coût. En un regard, on voit ce qui rapporte, ce qui coûte peu, ce qui coûte cher, et combien de tonnes chaque tranche de coût permet d’éviter.
C’est un excellent support de conversation entre le directeur d’usine et le directeur financier, parce qu’il parle les deux langues à la fois. C’est aussi un bon filtre : un levier à trois cents euros la tonne, quand le quota européen s’est échangé en 2024 et 2025 entre soixante et quatre-vingt-dix euros, mérite d’être justifié par autre chose que le carbone.
Ce qu’elle ne dit pas
Les coûts négatifs ne sont pas des cadeaux. La partie gauche de la courbe, celle des leviers qui rapportent de l’argent, est la plus trompeuse. Récupération de chaleur, moteurs à vitesse variable, éclairage, pilotage des utilités : ces mesures sont rentables sur le papier depuis vingt ans. Si elles ne sont pas faites, c’est qu’un coût n’a pas été compté : l’arrêt de production pour les installer, l’attention du management, la compétence absente, le seuil de rentabilité interne que l’usine applique à tout projet. Ces coûts sont réels, et une trajectoire qui suppose que le bas de la courbe se fera « tout seul » démarre avec un retard intégré.
Les leviers dépendent les uns des autres. Le volume évité par l’électrification d’un four dépend du facteur d’émission de l’électricité qui l’alimentera. Le volume évité par un contrat d’achat d’électricité renouvelable dépend de ce qui a été électrifié avant. On ne peut pas additionner les barres : chacune a été calculée toutes choses égales par ailleurs, et rien n’est égal par ailleurs une fois que l’on commence.
La courbe est une photographie. Les coûts qu’elle affiche sont ceux d’une année, à un prix de l’énergie, un coût du capital et un prix du carbone donnés. Le coût du solaire et du stockage baisse ; le prix du quota européen a une tendance ; l’ajustement aux frontières se calcule sur ce prix, déduction faite d’une allocation gratuite dont le retrait est programmé. Un levier qui coûte cent vingt euros la tonne en 2026 peut en coûter soixante en 2030. Une seule courbe pour dix ans est une opinion sur 2026 appliquée à 2035.
Le taux d’actualisation décide de tout. Deux équipes qui partent des mêmes données et retiennent l’une six pour cent, l’autre douze, obtiennent deux classements différents, et parfois des signes différents pour les mêmes leviers. Une courbe qui n’affiche pas ses hypothèses financières ne peut pas être discutée.
Le coût à la tonne n’est pas le chèque. Le levier le moins cher à la tonne peut être le plus lourd en investissement initial. Une entreprise a une capacité d’endettement, un calendrier d’arrêts techniques et une trésorerie. La courbe ne les connaît pas.
Le cas marocain : le réseau change le classement
Dans la plupart des courbes produites pour des sites européens, l’électrification des procédés est un levier central, parce que le réseau qui l’alimente est déjà largement décarboné. Au Maroc, la part des renouvelables dans la capacité installée a fortement progressé, mais le charbon reste la première source de production, et le facteur d’émission du kilowattheure livré par le réseau est élevé. Électrifier un four ou une chaudière sans sécuriser une fourniture renouvelable dédiée déplace une partie des émissions de la cheminée de l’usine vers la centrale, et le calcul du mécanisme européen, qui suit l’électricité consommée, ne s’y trompe pas.
Le classement réel, pour un site marocain, met donc en amont deux leviers que la courbe standard place ailleurs : la contractualisation d’électricité renouvelable, par un contrat d’achat direct en moyenne ou haute tension ou par autoproduction dans le cadre de la loi 82-21, et la production sur site quand le foncier et le profil de charge le permettent. Ce sont des prérequis, pas des barres parmi d’autres. Ils changent le coût et le volume de tout ce qui vient après.
Comment s’en servir
La méthode que nous appliquons tient en quatre décisions.
- Une courbe par site, pas une courbe de groupe. Les procédés, les contrats d’énergie et le foncier diffèrent d’un site à l’autre, et c’est au site que les décisions d’investissement se prennent.
- Une courbe par période. Trois horizons suffisent, par exemple jusqu’en 2028, de 2028 à 2032, au-delà. Les coûts, les prix du carbone et les prérequis sont réévalués à chaque horizon.
- Trois colonnes, pas une. À côté du coût à la tonne, l’investissement total, et le prérequis : ce qui doit être fait avant pour que le levier produise le volume annoncé.
- Le coût de ne rien faire, calculé, à côté du coût de faire : l’exposition au mécanisme européen, tonnes déclarées multipliées par le prix attendu du quota, année par année, pour les volumes exportés.
Ce travail transforme une courbe en trajectoire : des jalons datés, un plan d’investissement qui respecte la capacité de financement, et un dispositif de mesure, notification et vérification qui produira les chiffres que l’importateur, le vérificateur et le banquier demanderont. La courbe reste utile. Elle est le début du travail, pas son résultat.