La régionalisation avancée a confié aux conseils régionaux un programme de développement, un budget propre, une agence d’exécution des projets, et une place dans les compétences partagées avec l’État en matière d’énergie, d’eau et d’environnement. Depuis, les régions reçoivent la même demande de la part des bailleurs, des ministères et de leurs propres élus : une feuille de route énergie-climat. Beaucoup en ont commandé une. Peu en ont appliqué une. La différence ne tient pas à la qualité de l’étude ; elle tient à ce qu’on lui a demandé.
D’abord, inventorier ce que la région tient
Une région marocaine ne produit pas d’électricité, ne fixe pas les tarifs et n’accorde pas les autorisations de la loi 13-09. Il est inutile de bâtir une feuille de route sur des leviers qu’elle ne tient pas. En revanche, elle tient plusieurs choses que personne d’autre ne tient.
- Un budget d’investissement pluriannuel et le programme de développement régional qui le programme. Une mesure qui n’y figure pas n’existe pas.
- Un patrimoine : bâtiments, véhicules, équipements, parfois des terrains. C’est le périmètre où la région peut agir sans demander la permission, et le seul où elle peut montrer l’exemple avec des chiffres vérifiables.
- Un foncier régional, ou une capacité à faciliter l’accès au foncier, ce qui est la première demande de tout développeur d’énergie renouvelable.
- Un pouvoir de convocation. Réunir à la même table les provinces, les communes, la direction régionale de l’opérateur du réseau, l’agence de l’efficacité énergétique et les industriels du territoire, aucune autre institution ne le peut avec la même légitimité.
- Une agence régionale d’exécution des projets, qui peut porter la maîtrise d’ouvrage.
La feuille de route se construit à partir de cette liste. Ce qui est en dehors relève du plaidoyer, qui est légitime, mais qui n’est pas un plan.
Un diagnostic qui donne des ordres de grandeur
Le diagnostic est l’étape où les feuilles de route s’enlisent. On veut un inventaire d’émissions complet, à la commune près, avec les facteurs d’émission exacts. Les données n’existent pas à cette maille, et la région finit avec un rapport de deux cents pages, deux ans après le lancement, dont les chiffres sont déjà contestés.
Un diagnostic utile répond à quatre questions en trois mois : combien d’énergie le territoire consomme et sous quelle forme ; où se concentrent les émissions, par grands secteurs ; quelle part de tout cela dépend de décisions régionales ; et où le territoire est exposé, à la sécheresse, à la chaleur, à la rareté de l’eau. Pour y répondre, on part des données que les opérateurs détiennent déjà, on assume les approximations et on les documente. Un ordre de grandeur daté et sourcé vaut mieux qu’une décimale contestable.
Deux distinctions sont à poser dès le départ. D’une part, les émissions du territoire et celles de l’institution : la région ne répond pas de la même manière des deux. D’autre part, l’énergie et l’eau : au Maroc, le pompage agricole, le dessalement et le transfert d’eau sont des postes de consommation électrique qui pèsent, et une feuille de route énergie qui ignore l’eau manque une partie de son sujet.
Choisir peu, et le tenir
Le document qui liste quatre-vingts actions signale qu’aucune n’a été choisie. Une feuille de route applicable retient trois à cinq mesures, et pour chacune elle répond à trois questions : qui la porte, avec quel argent, pour quelle date.
Les mesures se rangent en trois familles, qu’il faut garder distinctes. Ce que la région fait elle-même, sur son patrimoine et avec son budget : rénovation énergétique des bâtiments régionaux, solarisation des sites qu’elle exploite, flotte de véhicules, éclairage des équipements dont elle a la charge. Ce que la région rend possible pour d’autres : mise à disposition de foncier, accompagnement des communes, guichet pour les industriels qui cherchent à contracter de l’électricité renouvelable. Ce que la région demande à l’État et aux opérateurs : renforcement du réseau, programmes nationaux, financements. La première famille prouve la crédibilité ; la deuxième produit l’essentiel des résultats ; la troisième ne doit pas remplir le document.
Chaque mesure retenue est chiffrée et inscrite au programme de développement régional. Une feuille de route qui vit à côté du programme et du schéma régional d’aménagement du territoire est un document de plus. Une feuille de route qui les alimente devient une politique.
Une gouvernance qui survit aux élections
Le mandat régional dure six ans. Une trajectoire énergie-climat se mesure sur quinze. Le dispositif de suivi doit donc être conçu pour être repris par un conseil qui n’aura pas voté le plan.
Concrètement : un comité de pilotage présidé au niveau politique, mais dont le secrétariat est tenu par une cellule technique de deux ou trois personnes rattachée aux services, pas au cabinet du président ; des indicateurs peu nombreux, publiés chaque année, calculables sans étude nouvelle ; une revue à mi-mandat qui permet d’abandonner une mesure qui ne marche pas, ce qui est le signe d’un plan vivant, pas d’un échec.
L’argent : commencer avec le sien
Attendre le financement climat pour démarrer est la façon la plus sûre de ne pas démarrer. Le budget régional, les contrats-programmes avec l’État et les prêts du Fonds d’équipement communal permettent d’engager les premières mesures sur le patrimoine propre. Ce sont ces premières réalisations, mesurées, qui rendent la région audible auprès des institutions financières internationales et des fonds climat, dont les programmes territoriaux financent volontiers une dynamique déjà engagée, et rarement une intention.
Les cinq feuilles de route qui finissent dans l’armoire
- Celle qui a été écrite sans le directeur des affaires financières, et dont aucune mesure n’a de ligne budgétaire.
- Celle qui n’a pas de situation de référence, et dont on ne pourra jamais dire si elle a produit quelque chose.
- Celle qui liste des actions relevant de l’État, et qui attend.
- Celle qui ignore l’eau.
- Celle qui a été livrée en fin de mandat.