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Atlas Veridium

Exécution · Septembre 2026

Ce que douze ans d’électrification rurale apprennent sur l’exploitation

Des dizaines de milliers de foyers hors réseau équipés de systèmes solaires domestiques, entretenus et facturés foyer par foyer. Ce que ce métier enseigne à tout projet d’énergie, quelle que soit sa taille.

Moufid Adraoui · 5 min de lecture

Le Programme d’électrification rurale global, lancé en 1996, a porté le taux d’électrification rurale du Maroc de moins de vingt pour cent à la quasi-totalité des foyers en deux décennies. La plus grande part s’est faite par extension du réseau. Pour les localités trop dispersées ou trop éloignées, le programme a retenu des systèmes solaires domestiques, installés et exploités par des opérateurs privés sous contrat avec l’office national de l’électricité, dans un modèle de service payant : le foyer ne devient pas propriétaire d’un équipement, il souscrit un service, avec une redevance mensuelle qui couvre l’entretien et le remplacement des composants.

J’ai dirigé les opérations de l’un de ces opérateurs pendant douze ans. Ce qui suit n’est pas une histoire du programme ; c’est ce que ce métier apprend, et qui vaut pour une centrale de trois cents mégawatts autant que pour un panneau sur un toit de pisé.

L’inauguration ne compte pas

Le jour de l’installation, tout fonctionne. Le panneau est neuf, la batterie est neuve, le foyer a de la lumière pour la première fois. La question qui décide de la valeur du programme se pose quatre à six ans plus tard, quand la batterie arrive en fin de vie. Qui la remplace, avec quel argent, dans quel délai. Un programme qui n’a pas de réponse à cette question a distribué des équipements, pas de l’électricité.

Le modèle de service payant répondait à cette question par construction : la redevance mensuelle finançait le remplacement, et l’opérateur avait un intérêt contractuel à ce que le système fonctionne, parce qu’un système en panne est un foyer qui cesse de payer. Transposé aux grands projets, c’est la question du contrat d’exploitation et de maintenance, de sa durée, de ses incitations, et de la réserve de renouvellement que le modèle financier doit prévoir. Un projet d’énergie s’évalue sur ce qu’il produit en année huit.

Réparer et encaisser sont la même visite

Sur un territoire où les foyers sont dispersés à des heures de piste les uns des autres, on ne peut pas se permettre deux tournées, une pour la maintenance et une pour le recouvrement. C’est la même personne, le même véhicule, la même visite. Le technicien vérifie le système, remplace ce qui doit l’être, et encaisse. Ce n’est pas une contrainte logistique : c’est ce qui fait tenir le modèle. Le foyer paie parce qu’il voit ce qu’il paie.

L’enseignement dépasse le solaire domestique. Dans tout projet, la relation qui produit la recette et celle qui produit le service doivent être tenues par les mêmes personnes, ou au moins passer par le même point de contact. Là où elles sont séparées, chacune finit par ignorer l’autre, et les impayés augmentent en même temps que les pannes.

Concevoir pour celui qui entretient

  • Le matériel est standardisé. Un seul type de régulateur, deux tailles de batterie, une lampe. Un technicien doit pouvoir diagnostiquer et réparer sans consulter personne, avec ce qu’il a dans le véhicule.
  • Les pièces sont stockées près du terrain, au niveau de la province, pas dans un entrepôt central. Une batterie qui met trois semaines à arriver est un client perdu.
  • Les techniciens viennent du territoire. Ils connaissent les pistes, les familles, les saisons de travail agricole où personne n’est chez lui. Ils sont formés par l’opérateur, et ils restent quand les ingénieurs du siège sont partis.

Cette règle, concevoir pour la personne qui entretiendra, a une traduction directe dans les grands projets : le contenu local et l’ancrage territorial ne sont pas des obligations à cocher dans un cahier des charges. Ce sont les conditions pour que l’installation soit encore entretenue dans dix ans, par des gens qui ont intérêt à ce qu’elle fonctionne.

Le réseau finit par arriver

Le programme national avançait sur deux fronts à la fois : le réseau s’étendait, et les systèmes solaires couvraient ce que le réseau n’atteignait pas. Année après année, le réseau a rejoint des villages équipés en solaire. C’était prévu, et souhaitable. Mais un contrat de service qui ne dit pas ce qui se passe le jour où le réseau arrive, pour l’opérateur, pour l’équipement et pour le foyer, produit des situations que personne ne sait régler.

Tout projet a une fin, ou une transformation : l’arrivée d’une infrastructure concurrente, la fin d’un contrat d’achat, le transfert d’un actif à l’autorité publique. Le moment de l’écrire est le début, quand toutes les parties sont encore d’accord. Une clause de sortie négociée à la signature vaut mieux qu’un arbitrage quinze ans plus tard.

Ce qui change avec l’échelle, et ce qui ne change pas

J’ai ensuite passé neuf ans à l’autre extrémité de la chaîne, dans l’agence chargée des grands projets renouvelables, sur les partenariats et l’ancrage territorial. La taille change tout : les montants, les contreparties, la sophistication des contrats. Mais la question de fond est la même que dans un douar de l’Atlas : qui bénéficie de l’installation après le jour de l’inauguration, et qui a intérêt à ce qu’elle fonctionne. Un projet où la réponse est claire se finance et s’exploite. Un projet où elle ne l’est pas se dégrade, quel que soit son budget.

Moufid Adraoui

Fondateur d’Atlas Veridium · Septembre 2026

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